Serafino Malaguarnera - Psychologue, Psychanalyste, Psychothérapeute à Bruxelles

Av. d'Itterbeek, 9 - 1070 Bruxelles - Av. Louise, 505  Ixelles


 
 

 

 

Serafino Malaguarnera                                                                       

 

 

 

Intervention pour le séminaire de l’Inter Associatif Européen - 7 décembre 2008 - Bruxelles

 

 

                                                                                                                                                                               

 

 

                        S’autoriser, l’acte psychanalytique et la logique

 

 

 

 

 

Tout au long de cette année, notre association s’est attelée à creuser le thème « le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même… et de quelques autres ». Notre colloque de cette année, centré sur ce thème, a été un moment important pour débattre publiquement, entre les membres de notre association et d’autres associations, de nos développements concernant l’autorisation de l’analyste. Depuis, nous l’avons repris entre nous et, ici, nous présentons une partie du travail effectué sans faire l’économie des difficultés rencontrées à la fois personnellement et avec les « quelques autres ». Ces derniers ne se trouvent pas seulement dans notre association : les colloques que nous organisons, Convercencia, l’interassociactif sont des occasions pour en trouver d’autres. En ce qui me concerne, le travail que j’ai effectué sur le thème en question creuse les liens avec la logique. En choisissant ce domaine, considéré par la plupart comme une terre aride, je ne veux pas lui donner une priorité par rapport aux autres abords, mais je voudrais prendre au sérieux le conseil de Lacan, lancé à plusieurs reprises, de s’attarder un peu sur la logique.

 

En occident, les bases de la logique sont jetées par Aristote. C’est à partir d’une systématisation du savoir, démarche complètement différente de Platon, que la logique voit la lumière du jour. Platon avait posé une distinction entre la « doxa » et l’« épistémé », entre un savoir non lié, instable, et un savoir lié, stable. Cependant, il n’a jamais franchi le pas de présenter un savoir systématisé. En franchissant ce pas, Aristote présente les premières bases de la logique qui permettent de forger un outil délimitant le savoir stable du savoir instable. La logique serait alors une première tentative d’élever la pensée au statut de l’épistémé en rompant avec la doxa. Selon certaines règles précises, les quantificateurs sont à manier indépendamment de l’opinion, de la situation, du contexte. En d’autres termes, les quantificateurs n’ont plus besoin d’un support subjectif pour affirmer ou nier. Le carré d’Aristote est une première réalisation d’une telle démarche. Cette démarche trouve son accomplissement dans le « cogito ergo sum » de Descartes. Nous pouvons douter de tout, mais il y a un point, un moment où aucun doute n’est admis, indépendamment de qui est le support de cet énoncé. Nous avons ici une systématisation d’une opération qui consiste à décoller l’énonciation de l’énoncé où l’énonciation n’est plus de mise. Ce primat de l’énoncé inaugure la naissance de la science telle que nous la connaissons de nos jours. Le chercheur, le savant ne devront plus se préoccuper de qui a formulé un énoncé. La tâche de construire un édifice stable qui puisse fonctionner sans l’apport d’un sujet sera l’enjeu principal des mathématiques et de la logique. Frege expose d’une manière précise cette question[1]. Au terme d’une série de raisonnements assez serrés qui butent continuellement à des paradoxes et impasses, il arrive à poser une distinction entre ce qui exige un support subjectif et ce qui exige qu’il n’en ait pas. La logique est telle parce qu’elle appartient à cette dernière exigence. De son côté, Lacan montre que ces développements logiques visant à épurer l’énoncé de l’énonciation produisent en même temps des failles qui font resurgir le point d’énonciation.

 

Si nous regardons de plus près, il est aisé de montrer que cette faille opérée par la division entre énonciation et énoncé est déjà présente chez Aristote. L’affirmative universelle n’implique pas en soi l’existence de ce qu’elle énonce. Si, par exemple, nous affirmons que tous les centaures ont six membres, nous n’affirmons pas pour autant que les centaures existent. Par contre, si nous disons qu’un centaure a seulement cinq membres, qui est une proposition négative particulière, l’existence du centaure ne peut être mise en cause. Pour parer à cet inconvénient de la logique classique, Frege propose une distinction entre pensée et jugement. Selon cet auteur, une pensée n’appartient ni à l’intérieur du sujet, comme par exemple les représentations, ni à l’extérieur, comme par exemple les objets. Un jugement serait ce qui renferme une pensée, partageable par tout le monde, en formulant une valeur de vérité. Pour résoudre les impasses qui se multiplient en restant sur le terrain des pensées, et qui revient au même à dire sur le langage tel que nous le connaissons et nous en faisons usage, Frege invente un langage appelé « idéographie ». Dans ce langage, une proposition ou pensée s’écrit avec une simple barre un peu plus longue qu’un moins et la négation de celui-ci avec un petit trait au milieu de cette barre en allant vers le bas : respectivement 

                   
                                

                         

Pour émettre un jugement, il suffit d’ajouter un début de la barre une petite barre :

 


                                              

 

Malgré ces tentatives, il y a tout même quelques questions qui surgissent à l’encontre de la faille opérée par la division entre énonciation et énoncé. Très rapidement Frege rencontre l’aporie suivante. Si vous dites qu’un arbre mesure 1 mètre, vous pouvez mettre une valeur de vérité à ce jugement. Mais, d’ici deux ans, la valeur de vérité ne sera plus la même. Pour parer à cette aporie, il introduit une distinction entre acte de pensée et la pensée, dont la première relève de la psychologie et la deuxième de la logique.

 

Pour nous psychanalyste, le point d’énonciation a autant de valeur de vérité que l’énoncé. Lors de son séminaire sur les quatre concepts fondamentaux, Lacan résout le problème du paradoxe « le crétois qui dit que tous les Crétois mentent » à l’aide de cette distinction entre énonciation et énoncé. Lorsqu’un analysant vous dit « je mens », vous pouvez lui répondre « tu dis vrai ». Au travers de cette interprétation, nous faisons apparaître le sujet. La psychanalyse s’occupe de l’apparaître et disparaître du sujet aux prises avec le langage. La logique essaie d’épurer les effets de langage, mais elle se trouve toujours à faire les comptes avec.

 

À la fin du séminaire sur l’acte psychanalytique, Lacan s’attarde sur des questions de logique essentiellement pour éclaircir un peu le mystère de l’universelle affirmative, autour duquel il creuse deux questions : le passage de la particulière à l’Universelle, et ce qui permet à un sujet de supporter une affirmative universelle.

 

Commençons par la première question. L’affirmative universelle « tout homme est sage » supportée par le « tout » peut s’écrire sous la forme négative « il n’est homme qui ne soit sage ».  Il suffit d’ajouter un pas au « qui ne soit pas sage » pour faire virer cette proposition en universelle négative, alors que l’ajout du pas à la particulière ne pose aucun problème. Lacan y voit le surgissement de la division entre énonciation et énoncé. Ces détours sur la logique montrent l’impossibilité à éliminer la division entre énonciation et énoncé, et que le sujet de la proposition universelle est le pas de sujet qui apparaît sous la forme : « pas d’homme qui ne soit sage ». Il va de soi que le progrès au niveau du savoir se mesure grâce aux propositions universelles. Mais qu’est-ce qui mène ce sujet que nous avons réduit à « pas qui ne » à pouvoir se poser comme étant capable d’appréhender quelque chose comme tout  et à se penser comme sujet de la connaissance, c’est-à-dire à se penser comme support de quelque chose qui est tout. Avant de répondre à cette question, nous allons réecrire ces propositions à l’aide de la logique de Frege où l’Universelle affirmative « tout homme est sage » s’écrit :

 
                  

 

où le « sage » est la fonction et l’ « homme », placé dans ce petit creux, cette concavité, est ce que Frege appelle l’argument de la fonction. Suivant ce procédé, il est facile à l’aide d’une simple barre indiquant la négation d’écrire l’Universelle négative :

                                 


 

 

Il suffit maintenant de mettre une barre avant le petit creux pour inscrire la double négation et voir surgir l’Universelle affirmative selon la nouvelle formulation de Lacan :

                                     
                                            

 

 

Nous posons maintenant là où nous avons posé la première négation, le signifiant premier S et S1 où nous avons posé la deuxième négation ; nous posons donc le S et S1 là où la double négation fait de support au sujet repéré comme « pas que ne ».  Ce S est le signifiant qui représente un sujet pour un autre signifiant S1 et entre les deux, au niveau de la répétition primitive, s’opère une perte où nous situons la fonction de l’objet perdu, l’objet petit a  autour de quoi tourne la première tentative opératoire du signifiant. La place occupée par la fonction de l’objet petit a sera donc celle occupée par le facteur appelé « argument » dans l’énoncé de Frege. Cette fonction de l’objet petit a fera de support à la fonction du tout de l’Universelle affirmative qui y trouve son assise. Voilà une nouvelle inscription qui, loin d’être logique, est plutôt ce qui montre le point tournant originel où s’institue la fonction du tout, point de départ de la logique d’Aristote :

                                        

 

 

L’objet a nous indique donc l’endroit autour de quoi se forge la fonction du tout et le point  tournant où prend consistance le mirage du tout, notamment ce que Lacan pose en amont de tout acte. L’hypothèse qui émerge de ce raisonnement est la suivante : l’essence du tout qui supporte la fonction de la quantification a une relation étroite avec la présence de  l’objet a. 

 

Ce qui mène ce sujet que nous avons réduit à « pas qui ne » à pouvoir se poser comme étant capable d’appréhender quelque chose comme tout  et à se penser comme sujet de la connaissance, c’est-à-dire à se penser comme support de quelque chose qui est tout, trouve un éclaircissement dans cette fonction qui relève de l’objet a. C’est l’objet que Lacan a identifié dans le nombre d’or, ou plus précisément l’inverse du nombre d’or, permettant de montrer  son incommensurabilité à l’unité et de désigner la partialité de l’objet a, qui n’est pas celle de la partie d’un tout mais au contraire celle d’une partie n’ayant aucune commune mesure avec le Un de la totalité. L’acte sexuel s’acte sous forme de déni de cette incommensurabilité ; le tout vient à la place de cette partialité de l’objet, de cette incommensurabilité. Ce qui ne veut pas dire que la place du tout est ici, qui serait plutôt du côté du Un de la totalité, mais ça veut dire qu’il vient occuper cette place. La fonction du tout, le tout quantificateur, la fonction de l’universel dans le domaine de la logique peut être donc conçue comme un déplacement de la partie, de cette partie qui n’est pas celle d’un tout mais celle d’une partie n’ayant aucune commune mesure avec le Un de la totalité. C’est cet objet qui motive, au niveau du sujet, un fonctionnement tel que le sujet se croit tout et se croit tout sujet ; tel que le sujet se croit sujet de tout et de ce fait même en droit de parler de tout ; tel que le sujet puisse se penser comme support de quelque chose qui est tout, celui que nous avons épinglé au niveau de la logique.

 

À la fin de la tâche analysante, le psychanalysant, en étant arrivé à la réalisation qui est celle de la castration en faisant choir l’en-soi de l’objet petit a, fait retour au point de départ mythique du choix forcé, du je ne pense pas ou je ne suis pas. Ici, il peut s’accomplir un acte en sachant, en connaissance de cause, pourquoi cet acte ne le réalisera lui-même jamais pleinement comme sujet. Le moment électif où il se produit est celui où le psychanalysant passe au psychanalyste. Cet acte met à nu la structure de l’être humain : une division du sujet et un objet appelé petit a qui a été et reste structurellement la cause de cette division. De cette expérience, un savoir particulier retentit : une impuissance à en savoir tout et un savoir sur le tout surgit. C’est grâce à un petit parcours dans le domaine de la logique, que nous avons pu voir surgir l’étroite relation entre la fonction du tout, de la fonction de l’universel et l’objet a.

 

L’idée que l’acte psychanalytique ne peut être que la seule voix à frayer le passage de la position d’analysant à analyste s’impose. Aucune institution psychanalytique se faisant porteuse d’une expérience psychanalytique, dont nous avons retracé les connexions avec la logique, ne peut se faire support d’un savoir fondé par un « tout » : par exemple « tout candidat, pour devenir analyste, doit respecter les conditions suivantes… ».

 

Lacan avait traité l’acte psychanalytique pour répondre aussi à la question de ce qu’il en est du psychanalyste et quand il y a psychanalyse. Il y a psychanalyse quand il y a un psychanalyste. Mais quand y-a-t-il un psychanalyste ? Le psychanalyste ne peut se supporter d’un savoir totalisant, d’aucun quantificateur. C’est seulement l’acte psychanalytique qui fonde le psychanalyste. La proposition « le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même » rend compte de ces réflexions théoriques sur le statut que nous devons donner au psychanalyste. Lacan complexifie cette proposition en ajoutant les quelques autres : « le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même …et de quelques autres ».

 

Voyons comment pouvons-nous analyser cette proposition. Reprenons la logique de Frege. La proposition « César conquit les gaules » se divise en « César », qui est l’argument de la fonction, et « conquit les gaules », qui est la partie insaturée parce qu’elle traîne une partie vide à remplir. Dans ce cas-ci, la fonction est la dénotation de la partie insaturée et l’argument est le nom propre César. Nous avons un sens fermé seulement lorsque nous trouvons un nom propre ou une expression correspondant à un nom propre à la place vide.  Si nous prenons la proposition « le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même », nous avons la division suivante : « le psychanalyste » (argument de la fonction) et « ne s’autorise que de lui-même » (partie de la partie insaturée).  Cette proposition est une pensée qui s’écrit :

 

Cette proposition sera vraie, seulement lorsque nous mettrons à la place de l’argument de la fonction un nom propre ou une expression correspondant à un nom propre :
 

                        Jacques-alain Miller ne s’autorise que de lui-même ou

                        Le chef de fil de l’École de la Cause Freudienne ne s’autorise que de lui-même

 

Les choses se compliquent un peu, lorsque nous ajoutons « les quelques autres » parce que ces mots ajoutent une autre fonction :
 

                        Quelques autres autorisent Jacques-Alain Miller.
 

On pourra émettre un jugement de vérité seulement lorsque nous pourrons mettre à la place de ces quelques autres des noms propres. C’est une proposition qui reste vraie au niveau d’une pensée, mais en attende de vérification pour passer au stade de proposition assertorique. La proposition « le psychanalyste ne s’autorise que lui-même… et de quelques autres », de fait, n’est ni vraie ni fausse, mais en attende de vérification.

 

Cette proposition met en évidence la tension du passage de particulier à l’universel, ce que nous avons analysé tout au long de cet exposé. Il y a bien passage de l’analysant à analyste, mais ce passage ne peut se supporter d’un savoir absolu « je suis psychanalyste », mais reste une fonction que l’on occupe à la fois avec son propre patient ( le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même) et à la fois vis-à-vis des autres analystes (le psychanalyste ne s’autorise que des quelques autres). Ces deux fonctions, dont l’argument de la première est le psychanalyste et l’argument de la seconde est les quelques autres, recoupent la fonction intensionnelle et extensionnelle. 

 

Nous ferons un pas en avant en reprenant l’homologie que Lacan repère entre l’écriture de la fonction par Frege « hVs » (tout homme est sage) et sa formulation du sujet (un signifiant représente un sujet pour un autre signifiant), là où le sujet se reconnaît et à la fois se méconnaît, coincé entre un signifiant et l’Autre. Dans la proposition « le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même et de quelques autres », Lacan a explicitement mis le petit autre du côté droit pour mettre en évidence que dans ce qu’il en est du psychanalyste il ne s’agit ni de méconnaissance ni de reconnaissance, mais de tension et passage d’une fonction intensionnelle en fonction extensionnelle. La fonction intensionnelle « le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même » est toujours vraie, tandis que la fonction extensionnelle « le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même et de quelques autres » ne l’est pas toujours.

 

Nous avons vu qu’à la fonction intensionnelle « le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même » nous pouvons émettre un jugement, ce qui n’est pas le cas pour la fonction extensionnelle qui, elle, est en attente de jugement. Cette écriture - le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même et de quelques autres – qui met en tension deux fonctions traduit de fait un état de choses et un risque : un état de choses parce que cette écriture montre une impossibilité à se faire support d’un savoir absolu ; un risque car elle montre qu’un psychanalyste qui s’autorise de lui-même n’est pas à l’abri d’une possibilité d’un jugement défavorable.

 

 


 




 

 

 

 



[1] Frege G., Écrits logiques et philosophiques, Paris, Seuil, 1994.



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